Les grèves de 1947 et le syndicalisme enseignant

lundi 11 décembre 2017
par  dada
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Le 9 décembre 1947, il y a 70 ans, presque jour pour pour jour, prenait fin une longue série de grèves que d’aucuns ont pu qualifier de "grèves insurrectionnelles".
Le monde enseignant et ses syndicats ne sont pas restés isolés du mouvement social. Notamment ceux de la toute nouvelle Fédération de l’Éducation nationale, ultra représentative, affiliée à la CGT. Et la scission de la CGT, consécutive aux grèves de l’automne, a entrainé des répercussions fondamentales dans la fédération, dont on peut mesurer encore la portée.

JPEG Robert Menchérini a réédité en 2017, chez Syllepse, son ouvrage, Guerre froide, grèves rouges, paru en novembre 1998. Si 1936 et 1968 font partie des références et parfois des "rêves" militants, les grèves de 1947 ont totalement disparu de la mémoire militante.

Et pourtant : un mois de grève, du 10 novembre au 9 décembre ; des dizaines de morts ; un pays au bord de l’explosion, avec des accusations croisées de coup d’État imminent entre gaullistes, socialistes et communistes.

Dans la dernière livraison de la Lettre de l’Institut de la FSU, il répond aux questions de Gérard Leidet pour expliquer le sens de ces grèves, et comprendre pourquoi elles sont tombées dans l’oubli.

Cependant, R. Mencherini consacre très peu de place (une demi-page) à la grève des enseignants : celle des instituteurs de la Seine, qui dura 3 semaines, fut pourtant la première grève enseignante massive de l’histoire du syndicalisme enseignant. Rappelons que les enseignants n’ont pas participé aux grèves de 1936 et ont été peu nombreux dans celle du 30 novembre 1938.

L’IRHSES avait consacré en 1999-2000 3 numéros de Pdr (n°s 20, 22 et 23) à ces grèves et surtout à leur suites immédiates : le choix de l’autonomie par les syndicats nationaux de la FEN et la fédération elle-même. Dans le n° 20, Robert Hirsch qui terminait sa thèse sur la grève des instituteurs de la Seine, avait écrit un article très éclairant.

A. Dalançon revient brièvement sur cette histoire dans l’article qui suit :
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Les grèves de 1947 et le syndicalisme enseignant

L’« année terrible »

1947 fit passer la France de l’unité affichée à la Libération, au retour de fractures profondes. Création du RPF par le général de Gaulle, éviction des communistes du gouvernement « tripartite », choix de la « Troisième force » par la SFIO, les radicaux et le MRP, pour s’opposer à la double menace du communisme et de l’ « aventure personnelle », illustrent les ruptures dans le champ politique national. La IVe République, qui vient d’être mise en place, choisit la voie de « l’atlantisme », tandis que les partis communistes, notamment le PCF, sont mis au pas par le canal du « Kominform ». La France n’en finit pas de vouloir maintenir son empire, en mettant en route l’Union française, en laissant l’armée se livrer à une sauvage répression à Madagascar, et en s’engageant dans la guerre d’Indochine. Tandis que le pouvoir d’achat des salaires et traitements s’écroule et que les problèmes du ravitaillement demeurent, avec tickets de rationnement et marché noir.

On comprend dans ces conditions que la vague du mécontentement monte chez les salariés. Des accords ont été signés en juillet entre la CGT et le patronat sur le « minimum vital » et l’augmentation des salaires de 11%, mais le gouvernement refuse la seconde mesure, ayant fait le choix du plan Marshall, d’une politique de déflation brutale, d’un ralentissement de la Reconstruction et d’une détente fiscale pour certaines catégories sans toucher aux dépenses militaires. Les fonctionnaires ne sont pas épargnés par cette politique, qui entraîne l’éloignement de la revalorisation de leurs carrières et traitements, ce qu’on appelle alors le « reclassement ». Henri Teitgen, ministre de la Fonction publique, ne s’estime pas tenu par l’engagement de son prédécesseur, Maurice Thorez, de mettre en œuvre les parités proposées par l’UGFF, et élabore un plan que la CA de la FEN, unanime, apprécie le 25 septembre, comme une « attaque contre l’école laïque ».

Les fractures dans la CGT

Dans la CGT réunifiée, actrice au premier plan de la Libération et de la Reconstruction, les rapports entre militants majoritaires « unitaires », essentiellement communistes, et minoritaires « ex-confédérés » réformistes, anarchistes et trotskistes, s’enveniment depuis une année. Les majoritaires sont accusés d’être la courroie transmission du PCF en invitant avant tout les travailleurs à retrousser leurs manches dans la bataille de la production. La SFIO veut « reprendre barre sur la classe ouvrière » en soutenant le courant Force ouvrière.
Dans la FEN et ses syndicats nationaux, les tendances ne sont pas reconnues, mais les organismes dirigeants proviennent d’un subtil équilibre entre ex-unitaires et ex-confédérés, ces derniers détenant la plupart des principales responsabilités et appartenant pour les plus importants à Force ouvrière (Aigueperse (SNI), Janets (SNES), Pacquez (SNCM), Lavergne (FEN)).

Les grèves dont celle des instituteurs de la Seine

Après avoir « coiffé » difficilement la grève de Renault en mai-juin, la CGT encourage à la reprise des grèves en octobre, alors que la situation internationale se durcit entre les « deux blocs » et que se préparent les élections municipales de novembre qui se soldent pas un raz-de-marée gaulliste, jusque dans les villes ouvrières comme Marseille ou Lens.

C’est durant la phase ascendante des grèves que majoritaires et minoritaires s’affrontent ouvertement au CCN de la CGT des 12 et 13 novembre. Les partisans de Force ouvrière ne veulent voir dans ces grèves qu’une manipulation des communistes et estiment que la hausse des salaires nourrit l’inflation, donc le mécontentement. Pour la première fois depuis la Libération, il n’y a pas de compromis entre les uns et les autres : le CCN condamne la politique gouvernementale et le Plan Marshall et décide d’organiser une vaste campagne d’agitation pour la fixation d’un minimum vital et l’échelle mobile des salaires, le tout assorti d’une consultation des syndiqués et de la constitution d’un Comité central de grève. Les grèves s’étendent dans la métallurgie, chez les dockers, les cheminots, marqués par de très graves affrontements avec les forces de l’ordre et les non-grévistes.

C’est dans ce contexte, qu’à la suite d’une consultation à la base, est déclenchée la grève des instituteurs de la Seine, plus durement touchés que leurs collègues par la hausse du coût de la vie et le petit nombre de logements de fonction. C’est la première grève enseignante, massive, qui va durer trois semaines. Lors du CN du SNI (Syndicat national des instituteurs) du 22 novembre, les majoritaires adoptent la motion Denis Forestier, désavouant la grève et « conseillant à la section de la Seine d’interrompre momentanément son mouvement d’action directe ». Le syndicat de la région parisienne de la FEN (SERP) dirigé par des militants communistes (Marcel Bonin) lance au contraire un appel à l’extension de la grève à tous les secteurs de l’enseignement, le 24 novembre, mais son impact reste limité dans l’enseignement supérieur et dans le second degré. Bien que Louis Guilbert, militant communiste, secrétaire général de la section académique du SNES, ait associé sa section à cet appel. La grève des instituteurs reste isolée dans la région parisienne et ne s’étend que très peu dans le reste du pays. La FEN puis l’UGFF appellent enfin à la grève le 8 et 9 décembre, mais sans grand impact, le Comité central de grève appelant de son côté à la fin de la grève le 9.

La scission et le choix de l’autonomie dans la FEN

C’est dans la foulée que le courant Force ouvrière, lors de sa conférence des 18-19 décembre, décide de quitter la confédération, entièrement aux ordres du PCF selon lui, et de fonder une nouvelle confédération, la CGT-FO. Le même jour, dans son éditorial du Populaire, Léon Blum justifie le recours à la « troisième force », « levée en masse pour la défense de la république », et appelle les travailleurs à rejoindre la nouvelle confédération.

Que vont faire la FEN et ses syndicats nationaux ? Les ex-confédérés réformistes sont résolus à ne pas rester dans la CGT. La plupart hésitent cependant à passer à la CGT-FO. Il existe un fort attachement à l’unité syndicale, surtout dans les syndicats nationaux correspondant à une identité corporative, dans un système éducatif qui jouit d’une certaine autonomie dans l’Etat. La défense de la laïcité constitue un fort ciment ; il faut consolider la Fédération des conseils de parents d’élèves, partenaire essentiel dans la lutte pour la défense de l’Ecole publique. Il faut préserver des acquis prometteurs : les CAPN dont les premières élections doivent avoir lieu en février 1948 ; la MGEN qui doit gérer la sécurité sociale ; la MAIF et la CAMIF…
Dans tous les principaux syndicats nationaux ont lieu des consultations sous des formes différentes, pour choisir entre rester à la CGT, aller à la CGT-FO ou bien opter pour l’autonomie provisoire. Cette dernière solution portée par les majoritaires réformistes et les militants de l’École émancipée, est choisie au SNI, au SNES, au SNET… et est entérinée au congrès de la FEN du mois de mars.

C’est un tournant majeur dans l’histoire du syndicalisme enseignant. Est reconnue dans la FEN l’existence des tendances assortie de l’homogénéité des exécutifs, de fait l’autonomie des syndicats nationaux est renforcée dans la fédération : autant de ferments à la scission interne de 1992-1933. Et alors que ce syndicalisme qui reconnaissait la validité de la charte d’Amiens, et s’était battu pour lutter solidairement avec la classe ouvrière dans la même confédération, il se réfugie dans l’autonomie : situation qui devait être provisoire, mais qui dure toujours.


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